Sarajevo
Sarajevo ma vieille amie qu’à chaque fois je dois
néanmoins
apprivoiser
Il n’y a pas entre nous d’acquis
A chaque fois je dois recommencer Je ne peux rien affirmer

 

Je ne sais pas filmer ici J’ai peur J’ai peur de faire de raccourcis

 

Sarajevo est réticente à se laisser explorer
Elle
et ses gens aussi

 

Ici
une pudeur inouïe enveloppe tout
La surface seule peut décemment exister
Ici
ce serait obscène
je crois
de dévoiler plus que ce qu’on voit d’abord – la coquetterie la dignité et l’ironie

 

Tout se passe en public
il y a toujours quelque chose à faire un endroit où aller pour ne pas être seul
un endroit où briser le silence

 

Comme si
L’intime devait être aboli

 

Les enfants naissent sans que l’on soit ébloui
Ils naissent et puis voilà
Les couples tiennent mais la passion ne s’affiche pas
La douceur
peut-être
est une histoire ancienne
La douceur un souvenir

 

On marche sur un fil qui nous interdit de trembler
On se tient droit on ne bifurque pas
Eclats de rire Injures Tout a la même mélodie

 

On repousse la douleur mais on se plaint tout le temps
Mal de gorge Mal dormi Mal Mal au corps mais jamais à la tête
et on en rit
On joue à se moquer
ici
Personne ne croit en personne Personne n’admire personne
Trois personnes aujourd’hui m’ont dit
Sarajevo est la seule ville au monde où Wim Wenders peut prendre un café sans que personne ne lui adresse la parole
Tout le monde s’en fout
C’est quelque chose de merveilleux ce détachement

 

La première fois que je suis venue
il y a dix ans
je me souviens d’avoir aimé cette distance
je me souviens d’avoir aimé cette ironie constante
à la folie

 

Et aujourd’hui encore
oui
je sens
électrique dans mon ventre
cet attachement profond physique violent
à cette ville
aux cafés où je vais et reviens
à la pluie qui va et qui vient
(de quelle couleur est la pluie?)
aux rues piétonnes ancestrales commerciales paradoxales
au tram aux mosquées aux églises aux immeubles sans âge aux collines
mon attachement
à Sarajevo
à la pluie
et à
la trace en moi d’une mémoire que je n’ai pas