Au début je voyageais pour rejoindre quelqu’un ou quelque chose. Il y avait toujours une raison aux voyages. Et puis j’ai commencé à voyager pour voyager.
J’ai cessé de prendre l’avion.
Je prends des trains ou des voitures pour que le voyage soit plus long.
Les trajets durent dix heures, vingt heures, je fais une escale, je repars.
Au moment de partir je me sens toujours un peu craintive, ou nostalgique de ce que je dois quitter. Je prends la route le ventre noué, j’écoute des langues que je ne comprends pas, je m’épuise à détailler par la fenêtre l’espace qui file, et là, au coeur de ma solitude, miraculeusement je deviens libre, je me reconnais, identique à moi-même malgré les fluctuations du paysage.
Le voyage m’est devenu indispensable.
Je voyage toujours seule. Ma solitude, d’abord angoissante, devient salutaire. Comme celle qu’a le marin qui s’embarque pour la première fois en haute mer, qui soudain perd de vue la terre, et se voit entouré d’eau. La peur passée, une liberté incomparable le saisit. Et c’est à ce moment-là qu’il aperçoit le monde.
 
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            Voyage. Etape 1. Pologne.
 
Le N-ième hall de gare où j’écris seule au présent
Le N-ième bar où les clients
pataugent entre deux vies
En flottement
Personne n’est jamais d’ici
Personne n’est vraiment d’ailleurs
Il y a ce brouhaha qu’étouffe le silence des grands espaces publics
Il y a la peur
La pression monte comme une bulle à ma surface
Les minutes passent
Tic Tac
Tic
C’est la victoire du On
On n’a ni chaud ni froid On garde nos manteaux qu’on a ouverts par principe
On lit des magazines auxquels on ne s’abonnerait pas
On passe des coups de fil qui ne racontent rien de ça
On n’a rien à se dire On est sur le point de partir
Les seuls mots qui survivent sont les mots du besoin
Un café allongé J’ai un peu faim Excusez-moi La salle de bains
Je photographie sans cadrer toutes ces images où je me vois
Tout petit personnage enfoui sous la foule floue
Je pars à Varsovie L’histoire continue
Varsovie
l’Histoire
continue
 
 
            Varsovie
Varsovie
Je ne ressens rien
La ville existe devant mes yeux mais ne m’éblouit pas ne me touche pas ne me montre rien
Grandes avenues avec des grues et des chantiers
Petites baraques villageoises sur le bord des boulevards
Espaces verts Espace tout court Vide entre les immeubles
Gris des tours Gris du ciel  Pavés gris-rouille des rues gris-jaunes
Non
Rien
Rien ne me parle de rien
Rien n’est familier et rien n’est nouveau
Etrange
Je suis sans solitude ici, peut-être est-ce pour cela
Je n’ai pas marché seule les rues ni ne me suis perdue ni n’ai demandé mon chemin dans une langue étrangère
peut-être est-ce pour cela
Je ne perçois pas la lumière de la ville
Même son histoire m’est invisible
Tout a été détruit reconstruit La mémoire effacée
Si
Ca
Il y a néanmoins une sensation de la reconstruction qui m’envahit quelquefois
Sensation de cette ville qu’on a érigée sur ses propres cendres
Sensation de la timidité avec laquelle cela a été fait
Chut Chut disent les murs
Chut Chut
Aucun signe de ce qui a eu lieu ici
Surtout pas, disent les murs
Gommer les stigmates Mettre la poussière sous le tapis Cacher son visage derrière ses mains en sang
Volonté d’amnésie
Chut Chut
Chute
Varsovie je voudrais lire sur tes lèvres
Lire
Amnésie
Am Amné Né
Sie
Amnésie
            Varsovie – Cracovie. La route.
Un camion roule devant nous
Il transporte des bidons transparents remplis d’eau
L’eau danse dans les bidons immobiles
Droite Gauche
L’eau danse
Ses vagues cognent les bidons
Je crois entendre ses clapotis derrière les plaintes du moteur
Les vagues vont et viennent
Horizontales
Varsovie Ici les vagues vont à l’horizontale
Je deviens vague aussi
et mon état aquatique
L’écriture me tient comme le ciment tient la brique l’enfant ses parents la mémoire l’ennui
Il n’y a bien que l’écriture qui me rende à la terre
Le monde face à mon écriture exhale des odeurs de boue
Mais aujourd’hui la boue n’est pas péjorative
La Pologne était grise Elle est devenue brune
Brune comme une photo sépia
Non pas celles qu’on retrouve là-haut dans le grenier, non
Celles qu’on a transformées à la va-vite sur un ordinateur
Ivresse de cette idée
Sépia de la modernité qui voudrait se vieillir avoir cent ans de plus
Si seulement elle pouvait
Mais les années ont fui
Brulées les années Presque brulée la langue de bois
Et c’est le bois brûlé qui teinte mon regard
Brune la Pologne Les routes à travers les villages
Brune moi-même qui m’enchante d’être grise et d’écrire
Il n’y aura pas de photographies de ce voyage Pas de souvenir
L’image va se dissiper dans l’avenir
Je suis complètement complètement au présent
Une station essence
Une boutique plus petite que ma chambre
Le pompiste a une salopette bleue
J’attends J’écris appuyée sur l’écorce d’un arbre mort
Un enfant joue sur un vélo Il me regarde Je lui fais peur
Un ivrogne titube et balance son ultime canette dans une benne
Nous sommes à 180 kilomètres de Cracovie
Le soleil baisse Il est six heures
Dans le silence du bruit des routes un chien aboie
            Cracovie
Je marche Je marche droit Je ne veux pas rater mon train
Cracovie C’est l’été
Je vois enfin des couleurs et je m’éveille de ma torpeur
Deux fillettes jumelles se tiennent par la main
Elles ont quatre tresses et deux imperméables verts
Une voiture démarre et roule et c’est fini
Cracovie C’est l’été
Il ne faudrait pas que les saisons passent
Il faudrait que toujours ces fillettes repassent devant moi
Il faudrait que toujours cette voiture démarre
Je marche Je marche droit
Claquent mes talons sur les trottoirs de Cracovie
Les passants m’échappent je ne vois pas leurs traits
Je file à travers eux comme l’air qu’ils respirent
Je ne vais pas rater mon train
Je suis mon programme
Je suis
Je suis une littérature de gare
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