Je rêve de la Syrie. La nuit dernière j’en ai fait une insomnie. Que sont devenus ceux que j’avais rencontré, auxquels je m’étais attachés ?

Aujourd’hui l’air froid et la lumière rasante me font penser à mon séjour Aleppin. Je me souviens il faisait froid en novembre, j’osais à peine sortir mes mains de mon long manteau. Je rasais les hauts murs de la ville ancienne, courais presque le long du parc pour rejoindre la galerie du photographe. Même les rayons du soleil ne me réchauffait pas.

Je vois en rêve leurs corps suppliciés. J’entends leurs cris de douleur, leurs rêves avortés, leur espoir fou, galvanisé par les coups de couteaux, les appels au meurtre, les pièges. Je me lève souvent en sueur, ne sachant que faire. Puis assoupie de nouveau, mon rêve reprend.

La lande devient leur tombeau. Tadmor tente toujours de cacher ses morts au milieu du désert mais les tombes sont pleines et les dunes mascarades se soulèvent comme les lames d’un parquet mal ajusté. Chaque fois dans ce mauvais rêve les visages se succèdent devant mes yeux. ils me regardent en silence. ils me parlent de leurs mutineries secrètes, de la volonté de ne pas se soumettre, de leur marche irrépressible vers la liberté. Je vois les yeux des enfants qui pleurent leurs parents, les vieilles dames qui ne retiennent plus leur sanglots.

Une éternité de silence qui part en lambeaux. Les confins de l’Ancien Empire, les déserts de pierre, les tombeaux cachés. Sous chaque dalle un souvenir. La terre, là-bas a bu trop de sang. Les arbres sont rouges.

Les puissants ne se cachent plus. ils s’agitent face à la foule qui vibre d’un seul mouvement, d’une seule voix. Puisse quelqu’un les entendre ? Une impuissance muette, en face d’une cruauté sans limites. La barbarie s’explore encore. C’est un territoire vaste où les corps s’explorent par morceaux. Ses limites échappent à l’homme qui cherche sans cesse à les atteindre, pour mieux les repousser.

Quand cela finira t il ? Les nations baissent les yeux, détournent le regard face à une petit élite abjecte et âpre au gain. Les vampires aspirent tout le sang de leur peuple, de leurs frères. Leur roi a le cou qui s’allonge car lui, plus que tous les autres, s’en est repu.

Les villages exsangues cherchent leur courage au fond de leurs poches vides, au sein de familles clairsemées et vacillantes pour avoir encore la force de tenir droit. Qu’est ce qu’un homme debout ? Celui qui a la tête en bas par les instruments de torture est il un homme debout ? Celui qui vient de plonger ses mains dans les entrailles d’un frère pour en retenir le sang est-il un homme debout ? Celui qui vient d’enfoncer une longue lame avec la force de son poing est il un homme debout ? Celui qui doit choisir entre sa mère et sa femme est il encore un homme debout ?

Le temps reste en dehors des frontières, il n’a plus de visa. Il s’étire, disparait entre les couleurs, derrière le soleil, les murs des villes dévastées, les gens sans nom et sans têtes, va mourir dans le désert.

J’essaie à la fin de ce rêve de retenir ma première sensation de ce pays si meurtri, son odeur. Qu’elle était la première chose sur laquelle mon regard s’était posé ? Était-ce le rasoir des barbiers aiguisé pour tailler le poil dru ? Les lingeries équivoques suspendues au plafond des échoppes ?Le martelage incessant des objets en cuivre dans le quartier des ferronniers?

Je me souvient de la chaleur sèche, du gout de la figue sur la langue, de la voix puissante qui s’élève en pleine nuit,

mais aussi du train Damas Istanbul qui croisait au large de la galerie,

des chats sauvages, de mon voisin aveugle,

de l’odeur de terre humide et de roses orientales lorsque je longeais le parc,

de la vitalité de la foule dans le souk,

de la rugosité de la pierre lorsque je montais à la citadelle.

du oud mélancolique chez Sissi House dans le quartier arménien,

du kebbe d’agneau aux épices qui fondait sous la langue.

de la clarté du ciel dans le désert, des étoiles qui brillaient.

de la mosquée des Ommeyades où il fallait revêtir un vêtement informe cent fois porté.

des yeux d’ouris caché dans le pli des tissus noirs.

de l’odeur du musc blanc, du savon noir, de l’huile de laurier.

mais ce dont je me souviens le plus c’est du sourire des enfants.

de l’innocence et de la sensualité dansante des jeunes filles

du concert de Nawal à l’hôtel Mirage

d’un soir festif et gai en revenant d’Apamée.

Certains syriens me manquent, d’autres m’interrogeront toujours.

où sont Mohammed d’Idleb, le pharmacien arménien, Issa le photographe ?

Sont ils toujours des hommes debout ?

La Syrie vient me visiter dans mes nuits, elle sera toujours là,

et mes rêves tenteront de relever sans cesse ces hommes à terre, cassés, éparpillés en morceaux.

de rassembler et contenir leur peine et leur donner les moyens de se défendre

pour qu’au fil de mes rêves se recompose en silence

leur voix, leur visage, leur regard, leur dignité.

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