TERRITOIRES

 

PERSONNAGES

-       L’écrivain

-       Outlandich

-       La tique

-       Le barbare

-       La mort

 

Sur un territoire donné, l’écrivain et Outlandich sont assis chacun sur un rondin de bois. Le décor en fond présente une forêt sombre.

 

L’ÉCRIVAIN. Outlandish, je me pose encore la question tu sais…

 

OUTLANDISH. Quelle question ?

 

L’ÉCRIVAIN. Hé bien cette question de territoire !

 

OUTLANDISH. Pourquoi ne veux-tu pas accepter ? Le territoire est donné, c’est lui qui crée le monde, les mondes.

 

L’ÉCRIVAIN. Mais si le monde est territoire, celui qui sort de ce monde pour visiter celui de l’autre… Il sort de son territoire pour visiter le territoire de l’autre ?

 

OUTLANDISH. Il se déterritorialise pour ensuite se reterritorialiser.

 

L’ÉCRIVAIN. Si Félix était là… Il me manque

 

La tique rentre sur le plateau, elle est arrivée de la forêt au fond en bondissant.

 

LA TIQUE. Encore vous ?

 

L’écrivain et Outlandish la regardent sans surprise, sans réponse.

La tique est recouverte de poils avec une guirlande lumineuse accrochée autour de sa fourrure.

 

OULANDISH. Que veux-tu la tique ? Nous n’avons plus de sang à t’offrir, nous sommes déjà morts.

 

LA TIQUE. Mais vous avez encore la lumière et l’odeur !

 

L’ÉCRIVAIN. L’odeur de la mort.

 

Un oiseau se met à chanter. Silence.

 

OUTLANDISH. Quel est cet oiseau ?

 

LA TIQUE. Je ne sais pas, je ne m’en souviens plus.

 

L’ÉCRIVAIN. Ce n’est pas son nom qui compte mais son chant… Faut me croire !

 

LA TIQUE. Mais que chante-t-il ?

 

L’ÉCRIVAIN. Il chante pour marquer son territoire.

 

LA TIQUE. Quel territoire ?

 

OUTLANDISH. Celui qui donne les limites de son chant.

 

La tique s’allonge par terre entre l’écrivain et Outlandish et s’allume une cigarette.

 

Un cri surgit du devant de la scène. Un personnage saute du public vers le plateau. Il est presque nu, habillé avec une peau autour de la taille, c’est le barbare.

 

Le barbare s’arrête devant les trois personnages en criant.

 

L’ÉCRIVAIN. Calme-toi barbare. Tu as franchi la limite.

 

OUTLANDISH. Ce n’est pas ton territoire ici et tu le sais.

 

LA TIQUE. Et arrête de crier ! Ne sais-tu donc pas parler !

 

LE BARBARE. (se calmant) J’ai été déterritorialisé. Cela fait des semaines que je suis comme ça. Je dors n’import où, je mange ce que je trouve, je suis malade et fatigué.

 

LA TIQUE. Assis-toi. Tu veux une cigarette ?

 

La tique tend une cigarette au barbare. Le barbare la prend et commence à la fumer.

 

OUTLANDISH. Ce n’est pas facile la deterritorialisation mais tu sais ce qu’il te reste à faire si tu veux sortir du cri.

 

L’écrivain, dans un élan de gaieté, se lève et fait quelques pas de danse.

 

L’ÉCRIVAIN. Je vais écrire un roman !

 

LA TIQUE. Oh non pas l’écrivain, pas un roman !

 

LE BARBARE. Pour qui vas-tu écrire ce roman ?

 

L’ÉCRIVAIN. Je vais écrire un roman sur les territoires ! Un livre poussé, pointu, méticuleux, rempli de métaphores et de références à la Bible, au Coran et la Torah…

 

OUTLANDISH. (dans un soupir) Oui mais pour qui ?

 

L’ÉCRIVAIN. Hé bien à l’attention de mes lecteurs.

 

LA TIQUE. Quels lecteurs ? Les animaux ou les autres ?

 

OUTLANDISH. L’écrivain n’écrit pas « à l’attention de », il écrit « à la place de ».

 

LE BARBARE. Oui écris à ma place ! Je ne sais pas écrire, ni lire.

 

L’ÉCRIVAIN. Mais si tu ne sais pas lire, pourquoi écrirai-je pour toi ?

 

LA TIQUE. Mais si justement ! Et pour moi aussi je ne sais pas lire !

 

L’ÉCRIVAIN. Oh non c’est trop, je ne vais pas écrire pour toi la tique ! Tu ne t’intéresses qu’à trois excitants dans toute ta vie !

 

LE BARBARE. Écris pour nous l’écrivain !

 

OUTLANDISH. L’écrivain écrit à la place des analphabètes. Artaud a écrit à la place des analphabètes.

L’ÉCRIVAIN. Mais Artaud parlait aux dieux, aux réincarnés…

 

OUTLANDISH. Et si la tique se réincarnait en barbare puis en philosophe. Dans une vie elle te lira.

 

L’ÉCRIVAIN. Je n’ai pas la force de me mettre à votre place. Comment pourrai-je faire pour être vous, je ne suis que moi !

 

LE BARBARE. Tu es toi sur ton territoire. Qui es-tu sur les autres territoires ?

 

L’ÉCRIVAIN. Je suis un animal, un animal aux aguets !

 

LA TIQUE. Alors écris aux aguets !

 

LE BARBARE. Qu’est ce que ça veut dire aux aguets ?

 

OUTLANDISH. Ça veut dire qu’il est prêt à écrire. Écrire à la place des bêtes.

 

L’ÉCRIVAIN. Oui mais sur quels territoires ?

 

La mort entre sur scène. Elle arrive du côté cour. Décontractée, elle est habillée en proxénète des années 30 avec un borsalino et un costume 3 pièces.

 

La tique crie en la voyant arriver et part en courant. Le barbare se cache derrière l’écrivain.

 

OUTLANDISH. Que viens-tu faire au juste la mort ?

 

LA MORT. Je suis ici chez moi voyons !

 

L’ÉCRIVAIN. Comment ça chez toi ?

 

LA MORT. C’est mon territoire.

 

L’ÉCRIVAIN. (se lamentant) Mais je n’ai pas encore écrit mon roman !

 

LA MORT. Quel roman ? Un roman pour les bêtes ! C’est les bêtes qui meurent.

(silence). Quand l’homme meurt, il meurt comme une bête.

 

L’oiseau chante à nouveau, une dernière fois.

 

RIDEAU

FIN

 

 

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