Et puis après six ans, elle le revit. Il était assis à une de ces petites tables de bambous, décorées d’un vase japonais avec des narcisses de papier. Six ans qu’elle était sans nouvelles depuis leur violente dispute dans son appartement. Il avait claqué la porte de rage, avait menacé de ne plus lui donner de nouvelles, de disparaître pour toujours.
Maintenant il était là, séparé d’elle de quinze pas à peine et s’il avait pu penser une seule seconde qu’elle puisse être dans cette position de flamant rose, au milieu des orchidées de salon nourries au tungstène, à l’observer à son insu, il aurait sans doute décampé.
Un rideau de larmes lui voilait maintenant le regard. Et si un passant neutre était passé par là en regardant la scène, son visage humide dans les fleurs artificielles, le pathétique de sa situation, il aurait sans doute pensé à une Mater Dolorosa peinte par Pierre et Gilles.
Elle sentit un poids mort, vide, froid et glissant chuter en son centre. Son ventre la faisait souffrir. Il faut dire que de tenir en équilibre sur une patte derrière une colonne de dix centimètres de diamètre n’était pas la chose la plus aisée à faire au monde !
Six ans qu’elle pensait à lui chaque jour, ce que n’importe quelle mère ferait d’ailleurs pour son fils, se demandant où il pouvait être et si rien de grave ne lui était arrivé.
Elle s’agrippa un peu plus à la colonne pour ne pas défaillir. L’attitude, l’allure était la même malgré la modification morphologique. Six ans qu’elle ne l’avait pas revu et pourtant elle pensait maintenant en être sûr. Malgré le maquillage prononcé qui accentuait l’ourlet de ses paupières, elle reconnaissait son regard tendre et profond. Ses pieds nacrés étaient posés, croisés, sur la table basse. Confiant, un peu vulgaire aussi. Comme si ce hall d’hôtel était sa salle de bain. Ses longues jambes galbées faisaient un léger mouvement de bascule comme s’il avait voulu entraîner son bassin pour se lever, mais il revenait invariablement dans la même position. Comme une barque amarrée au port, son corps léger et gracile d’asiatique de troisième souche, deuxième génération, cinquième cercle, troisième avenir semblait convoquer toute la beauté du monde. Aurait-elle la force, le courage de franchir cette distance avec sa démarche de flamant rose pour lui parler ? Vingt ans d’échec pensa-t-elle. Les deux tiers de sa vie à trimer comme une malade. Elle ne comptait plus le nombre d’aiguilles qu’elle lui avait planté dans le corps. Toute la médecine du monde n’y pouvait rien. L’ayurveda, la médecine chinoise, le chamanisme, auféminin.com et doctorissimo.fr, même Robert, son ami psychiatre avait baissé les bras. Elle lui en avait donné pourtant de l’amour, plus que de raison.
Indifférent à la foule qui l’entoure, concentré sur kho lantha, lui ne l’avait toujours pas remarquée. Elle si sûre de son savoir, ressemblait maintenant à l’un de ces flamants roses égarés sur la route migratoire, échoué dans un marécage.
Mon dieu, quelle situation, elle, Can Mé, fille du célèbre acupuncteur Ming Tran, émigré de troisième souche, deuxième génération, cinquième cercle, deuxième avenir. Elle croyait s’en sortir les aiguilles dans le nez ? Non, ce serait trop facile. Où avait-il pu obtenir le droit ? Combien de fois avait-il dû s’allonger pour en payer le prix ? Elle reconnaissait malgré tout que c’était réussi.
Elle retenait son souffle pour ne pas exploser de douleur. Cela lui donna toute l’apparence du flamant rose car en plus d’en imiter l’allure, elle en avait maintenant la couleur.
Lui, royal dans son kimono de soie à fleurs tissées, semblait sourire au poste en hauteur. Un homme élégant vint alors du fond de la salle s’asseoir à côté de lui. Il posa tendrement sa main sur sa cuisse. Elle sentit alors le sol se dérober. Elle ne se rendit pas compte quand sa tête heurta le sol.

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