Lorsqu’il ouvrit enfin les yeux, il se trouvait au milieu de la forêt vierge. Le voyage avait sans doute duré quinze, voire vingt ans, selon leurs prévisions. Et, selon son estimation, il devait être à la frontière Mukali dans le triangle doré. On lui avait décrit ce qui devrait être ses premières sensations : il aurait chaud, sa température corporelle devrait s’élever de quatre degrés. Il mettrait sans doute du temps à se réveiller de son voyage mais tout avait été prévu. La gangue de protection gazéifiée qui l’entourait avait atténué sa chute. Elle avait fait office de cocon et de barrière protectrice contre les prédateurs. Au fur et à mesure de son réveil, elle s’était dissipée tout simplement dans l’air environnant. Le réveil avait été doux au milieu de cette clairière. Il ne ressentait pour l’instant aucun malaise, si ce n’est une étrange odeur qui semblait s’immiscer à travers sa trompe.
Sensation intrigante pour un individu dont le sens olfactif avait été annihilé pendant plus de cent cinquante ans. Il était cependant on ne peut plus réceptif. Ce qui n’était à l’origine qu’une mince effluve, mais avait sans doute provoqué le réveil, se faisait maintenant de plus en plus présente en lui. La fragrance indéfinissable et pourtant envoûtante accaparait déjà son corps et son esprit.
Il se leva de toute sa hauteur. C’est-à-dire deux mètres dix. Sa tête tutoya la frondaison des arbres. Il avait en tête quelques impératifs : Respirer une odeur. Pour la première fois. Enregistrer le plus petit effet corporel, la moindre nuance. Être attentif à ce qu’on ressent car il faudra en rendre compte le plus précisément possible.
Mais comment rendre ses propos intelligibles à ses compagnons restés là-bas ? L’odeur ne ressemblait à rien qu’ils puissent connaître. Elle était tout. Une découverte. Un continent. Un monde. L’enjeu était de taille.
Il devait s’y plonger de tout son corps plissé et doux comme un chat sans poil. Il portait à sa taille un petit sac à odeurs, qu’il devait remplir. Par où commencer ?
Il se lança dans le sillage marqué d’une odeur d’orchidée et d’humus, qu’il dénota comme étant, selon lui, la plus prégnante. Il ne savait pas s’il l’aimait, elle était simplement la plus forte. Ses muqueuses en émoi se gonflaient d’un sang renouvelé à chaque dilatation de sa trompe. L’odeur était entêtante, il consigna cette première information dans son carnet avec célérité. Il avançait le long d’un chemin taillé par l’homme. La végétation luxuriante, l’odeur d’humus et de terre brûlée semblaient l’envelopper d’une douceur infinie.
L’odeur d’origine était persistante, mais elle ne dominait plus au milieu des plaqueminiers et des kakis écrasés. Il s’approcha d’un de ces arbres aux larges feuilles vertes et en recueillit le fruit tombé à terre. Il y enfonça son doigt. De cette chair molle, sans résistance s’échappaient déjà l’âcreté et la décomposition du sucre en alcool. Sa muqueuse s’enflammait sous l’odeur de cette liqueur, charnue et moisie. Il le fit tomber de nouveau. Le kaki vint s’écafouir à ses pieds. Éclatant, rouge, il exhala une odeur de vin mouillé et de bois précieux qu’il interpréta comme étant celle de la transpiration de sa mère.
Il fallait bien trancher.
Prélevant un peu de cette chair juteuse et putride, il la consigna dans son sac. Il sentait sa tête tourner sous l’effet subtil des essences.
Malgré l’étourdissement, il poursuivit son chemin entre les hibiscus aux pistils turgescents, floconneux et sucrés. Il se demanda alors s’il ne devait pas associer la couleur et l’odeur et décida de prélever les pétales. « Au cas où » se dit-il.
Sitôt dépassé cet univers floral fluorescent, une nouvelle émanation s’empara de son corps. Sa muqueuse le piquait mais aussi presque simultanément ses yeux s’étaient remplis de larmes. Il n’était pourtant pas triste. Il découvrit alors aux abords d’une clairière, un campement.
Une importante fumée se dégageait d’une des maisons de l’homme. Il sentit aussitôt cette saveur délicate, légère, une odeur de chair et de sueur, de la vie des hommes. Une odeur fétide, âcre s’en dégageait aussi. Il comprit simultanément que les deux iraient sans doute toujours de pair.