Il m’est arrivé une aventure insolite. Je rentrais à pieds en longeant la butte Montmartre lorsque j’ai été interpellée par une affiche sur le mur des Halles St Pierre. Ce n’était pas tant l’affiche elle-même. (Celle que j’avais vu tous ces mois précédents se fondait clairement dans le paysage urbain à force de passages) Non, elle avait été remplacée. Le titre Banditi dell’Arte  m’intriguait car il semblait flotter au devant d’un objet farfelu.  

J’ai poussé la porte. Par curiosité, par amour pour la langue italienne  et puis aussi parce que j’aime beaucoup cet endroit, où l’on peut, au plaisir, découvrir une exposition comparable à aucune autre dans cette ville monde, ou bien feuilleter des livres d’arts et boire un bon thé servi par un homme d’origine indienne vraiment adorable.

Francesco Toris Le Nouveau Monde

C’est un lieu de concentration (je m’y rend souvent pour écrire) et d’ouverture, franchement honnête pour qui voudrait profiter de la culture parisienne à bas prix. Un lieu qui a le courage de s’immiscer dans des thématiques transversales peu communes et de redonner à l’art primitif naïf ou brut ses lettres de noblesses. J’aime l’idée que cet endroit est à trois pas de chez moi. Comme une extension de mon salon. Comme un refuge nécessaire dans la jungle de cette ville, où l’on perd facilement le nord. Comme un sanctuaire où il serait bon de se rendre fréquemment en pèlerinage juste pour contempler nos racines. Celle d’une humanité pas tout à fait idéale et lisse, loin des stéréotypes, faite de soubresauts. Libre.

 

Je suis arrivée alors que l’exposition était ouverte pour la presse. Un jour d’avance. Cela me change, souvent c’est l’inverse. C’est parfait ! Ai-je dit alors que l’on me proposait de rester. Je vais écrire un article pour mon blog. C’est un plaisir aussi de découvrir quelque chose avant tout le monde, comme l’exploration d’un territoire inconnu. Et je dois dire que je n’ai pas été déçue.

Le commissaire d’exposition l’annonce comme une banderole : la plupart des artistes, tous italiens, choisis pour cette exposition, ne bénéficient pas d’une grande légitimité car nous dit-on : ils sont fous ou marginaux et l’Italie ne s’intéressait pas aux œuvres des fous si ce n’est pour renforcer la preuve qu’ils le sont. S’échappent de cette mêlée Giovanni Podesta et Carlo Zinelli, qui eux bénéficient d’une renommée internationale. Mais si peu finalement au regard du nombre d’artistes rassemblés aujourd’hui dans cette pièce. Ce qui est étrange, du reste, lorsque l’on considère l’histoire de la psychiatrie en Italie et l’importance des ateliers créatifs au sein des asiles développés dans les années 70, mais soit, passons. Rentrons à l’intérieur de ce « Nouveau Monde » et tentons d’y faire connaissance.

Là, dispersée à travers ces objets, ces calligraphies, ces assemblages, j’y ai vu une part de notre propre vie. Comme si les œuvres étaient des clés d’un continent immergé que certains hommes et femmes, contraints pour la plupart à vivre reclus, assignés à résidence, dans une pièce et dans leur cerveau, se sont obstinés à nous faire partager. Comme une nécessité vitale, une urgence salvatrice, une rédemption face au chaos.

Qu’ont en commun ces hommes debout sculptés dans le bois ? Parfois dupliqués comme un écho à leur propre dissociation ? ou bien ce salon d’apparence médiévale qui recèle, tel un dyptique caché au fond d’une abside, un trésor de peintures religieuses au fur et à mesure que l’on s’approche ? Ces amalgames de déchets et cet objet si farfelu, qui tient le haut de l’affiche, fait d’assemblages de cornes si singulièrement sculptées où nichent à demi cachés des visages d’une précision saisissante ?

 

Qu’est ce que ces artistes semblent vouloir nous dire?  il m’a semblé à moi qu’ils nous parlaient de nous-mêmes, de notre identité profonde, la plus reculée, la plus sombre, la plus enfouie. Terrifiante, virtuose et sauvage. Profondément vitale. Je ressens dans mes tripes leurs doutes, leurs obsessions, leurs tentatives. Parfois un interstice, la fulgurance d’un geste et ces langages imaginaires qui s’étalent à travers des carnets, un mur d’asile, des toiles peintes comme une seule et même tentative de traduction d’une angoisse commune à l’humanité toute entière. Une tentative d’intelligibilité d’un monde qui peut être hermétique, ostracisant et violent. Un langage qui décloisonne ce que l’histoire de l’art cherche à cloisonner. Un art qui échappe à lui-même et à son propre entendement. Comme un grand éclat de rire. J’aperçois, fugace, l’ombre de ces artistes crier de joie et de tristesse entre les œuvres.

Cette exposition est un miroir certes déformé mais où nous pouvons nous contempler sans artifice. Dans ce que l’homme a de plus nu, de plus vrai, de plus touchant. Notre fragilité. Exprimée à travers ces gestes imprécis parfois, obsessionnels, lubriques et imparfaits souvent. Qui donne à voir les méandres de la création lorsqu’elle est aux prises avec un imaginaire fécond, dernier bastion irréductible d’un être aux abois, mis au banc d’une société qui refuse de considérer sa propre part de folie et son côté hors normes. L’art comme un vaisseau de transport entre plusieurs mondes : celui des vivants et celui des morts, le monde intérieur et l’extérieur car comme le dit si bien Luigi Lineri, un des artistes bandits : Le silence qui entoure ces reliques ne m’empêche pas de les observer et de les étreindre.

I banditi dell’arte

Exposition du 23 mars au 6 janvier 2013

Halles St Pierre-Paris 18ème.

Renseignements complémentaires sur :

http://www.hallesaintpierre.org/category/exposition/a-venir/