Ce que j’aime par-dessus tout au cinéma, ce sont les débuts de film. C’est là que tout se joue. Voilà pourquoi je suis toujours très concentrée, du moins, jusqu’à cette fameuse soirée. Ils jouaient le discours d’un roi au Nuovo Saccher de Nanni Moretti, dans le quartier du Trastevere à Rome.
Je m’y suis rendue seule avec grand plaisir, car une séance de cinéma au Nuovo Saccher est toujours un spectacle : bourgeoisie romaine décatie, jeunes étudiants de la Sapienza, acteurs en promotions, intellectuels de tous bords se donnent rendez-vous dans cette salle unique aux vieux strapontins. Bien évidemment c’est aussi intéressant dans la salle que sur l’écran. Ce soir-là, un couple dans la trentaine, prétentieux, s’installe à côté de moi. L’homme porte son complet veston comme une bannière. Sitôt assis, il ouvre un sachet de pop-corn en plastique avec une délicate langueur qui ne manque pas de faire traîner le bruit en longueur. Le silence succède progressivement à l’immense brouhaha sympathique de la foule où peuvent se percevoir les mesquineries les plus basses.
Le Romain est impoli. Il déclame, se fait de la place, prends des nouvelles, se rassure sur sa visibilité et son confort. Je suis tranquillement assise dans mon fauteuil et fixe déjà l’écran en attente du film. Mon voisin a décidé d’accompagner le début du film par un concert de scrontch et de brichtch. Il s’agite comme un enfant de quatre ans sur son fauteuil. Enlève son gilet, commente la coiffure de sa compagne, critique la précédente soirée d’un ami. Il ne semble pas se rendre compte que le film a déjà commencé. Manifestement il n’est pas venu pour ça.
Moi en revanche, je suis venue spécialement pour ce film. Je me tends sur mon fauteuil, anticipant la gêne aiguë que représente la présence de cet individu grotesque, égoïste et infâme. Qui plus est, ce film porte sur les difficultés de langage du protagoniste principal. Difficile donc de percevoir les quelques bribes de mot dans ce vacarme de plastique froissé. Je patiente, me dis pour moi-même qu’il va bien se calmer, absorbé progressivement par l’intrigue. Mais non, mon voisin ne semble vraiment pas s’intéresser au film. Sa compagne finit par se lever et se dirige vers l’entrée des toilettes. J’attends sans doute inconsciemment que quelqu’un intervienne, mieux placé que moi pour le faire : un autre italien. Mais les italiens ne contestent pas. Personne ne conteste.
Je sens alors une cruauté exquise monter en moi. Une volonté puissante de me faire justice, pour cet enquiquineur mais peut-être aussi pour tous les autres. Je me tourne vivement sur mon côté gauche, attrape le plastique de pop-corn à la volée et lui fourre le tout dans la bouche en appuyant bien fort. Mon voisin se contorsionne sur son fauteuil mais l’agacement est à son point culminant, la bravoure me donne des ailes. Je m’appuie de tout mon corps sur cet individu qui, par malchance, car sans doute ne voulais-je pas aller si loin, s’étouffe avec un grain de maïs non gonflé. Je me dégage progressivement de mon étreinte corrosive pour reprendre tranquillement le cours de mon film. Tout au plus perçoit-on de petits chut ! d’indignation.
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