Il fête ses vingt-deux ans chez Quick comme chaque année depuis ses six ans. Une habitude de sa mère pour ne pas avoir à nettoyer la table du salon, ramasser les confettis et les papiers épars sur la moquette. Mais lorsque l’habituel gâteau d’anniversaire prend place devant lui, les têtes familières annuelles et souriantes autour, il prend peur.
Pourquoi ce spectacle ? Cet amour du factice et du fast-food ? Oui, il les a aimés les hamburgers, l’odeur de la frite rance dans ses habits, la fidélité de ses amis d’enfance et le bonheur retenu et programmé de sa mère. Oui, il les a collectionnés les jouets offerts au menu. Oui, il les a aimées les banquettes en skaï, les tables en formica rouges, les plantes artificielles. Un décor immuable et rassurant où il aimait se réfugier alors qu’au-dehors et dans sa vie, tout partait à vau-l’eau. Le Quick a été son radeau, son refuge et les jours d’anniversaire, son arche de Noé. Il lui est même arrivé d’inviter, par impulsion, par plaisir, par désir, des inconnus pour se joindre à la fête comme dans une publicité où tout le monde s’aimerait.
Pourtant, aujourd’hui, cet amour lui semble tordu, étiolé, vacant. Devant son gâteau, il réalise que ce bonheur en boîte ne suffit plus. Il lui faut de l’espace, de l’air et du vide pour contenir la tristesse de ses vingt-deux ans. Il a pourtant été si heureux encore l’année dernière. Et puis sa mère lui a offert son parfum qu’il aime tant, qu’il s’est empressé de vider en une année. Le flacon trône vide sur l’étagère de sa chambre, au milieu des maquettes d’avion, des revues de cinéma et des ours en peluche. Tout cela semble maintenant jurer.
Il veut rentrer tout de suite à la maison pour réaménager l’ordre des choses, faire du tri, jeter. Pourquoi cette envie irrépressible de vouloir faire le ménage alors qu’il est dans un fast-food, lieu par excellence du « je t’achète, je te bouffe, je te jette » ?
Alors, pris d’une envie irrépressible, il fait une chose étrange et décisive. Il se lève, regarde l’assistance avec détail, fixant tour à tour chaque visage aimant. Il y a beaucoup de monde réuni. Sa mère, son oncle Tierno, sa tante Soledad, ses cousins et puis Anne et Sabine, Pedro et Jp, Hakim et Karim. Tous le regarde mi amusés, mi médusés. Lui, ne sourit pas vraiment. Ils attendent sans doute un discours mais il n’y a ni tintement de verre, ni raclement de gorge.
Muet, avec ses gestes méticuleux et précis, il retire toutes les bougies du gâteau une à une. Il prend le plateau à deux mains et le soulève. Le gâteau, identique à toutes les années précédentes, lui semble très léger malgré sa taille. Il ne le regarde déjà plus lorsque le clapet de la poubelle s’ouvre en grand et se referme sèchement.
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