Au théâtre des Abbesses, se produisait jusqu’à ce week end, le tout dernier spectacle d’Ambra Senatore intitulé Passo. Le parcours de cette jeune chorégraphe turinoise, active sur la scène italienne depuis la fin des années 90, mêle recherches conceptuelles et expériences collectives. Ses derniers spectacles sont des oeuvres personnelles où la danse se marie au théâtre, à la performance et au mime et où pointe une ironie mordante à faire pâmer keaton et begnigni. C’est frais, réjouissant et bien évidemment on en redemande encore, comme un enfant devant un dessert au chocolat.

Prenez une boucle d’or affublée d’une perruque. Placez là sur scène, ni trop au milieu, ni trop sur le côté. Faites là mijoter comme une poupée. Faites en sorte qu’elle agite ses bras dès que le public se tait et considérez déjà sa patience et sa stabilité prodigieuse. Pensez aux années cinquante et aux robes de votre grand-mère sur les photos officielles, interrogez vous sur la féminité et ses accessoires factices, vite relégués en périphérie de la scène, inadéquats pour le mouvement.

Voyez ce spectacle comme un mariage festif entre le mime, le théâtre et le burlesque où le public retrouvera avec réjouissance une part de son enfance, de son espièglerie et de son innocence. Contentez vous d’un plateau nu, qui frisera l’épure. Une lumière sobre et efficace. Une mise en scène dépouillée. L’apparition progressive des danseurs comme la multiplication d’une même silhouette. Reconnaissez ici et là, un sourire aux lèvres, les jambes poilues et les moustaches sous cette féminine postiche. Réjouissez vous de ces perruques aux carrés fréquemment éjectables qui laissent apparaitre, fugitivement, l’identité du danseur. Ainsi, il nous plaira de croire que nous n’avons pas affaire à un seul corps dansant comme dans un ballet.

Pensez ce spectacle comme une mise en abime d’un sujet dont tout le monde se glose désormais  : la question du genre, et des représentations entre les sexes. Laissez vous surprendre, alors que vous hésitez sur ces cinq premières minutes qui déjà vous déroute. Vous ne retrouverez pas les codes classiques de la danse car Ambra Senatore et sa troupe de quatre danseurs vont les détourner durant tout le spectacle, pour mieux jouer avec vos attentes. Pour votre plus bon plaisir.

Le mouvement est tour à tour synchronie, dissonance, imitation, caricature et pastiche. il traite en peu de mots la grande mascarade sociale. Les sorties de scènes, faussement gauches, mettent en relief la qualité de cette danse, qui s’autorise tout. Le jeu des danseurs est généreux, effronté, tourné vers le public, car selon Ambra Senatore : « Le mouvement c’est une relation à soi, mais aussi à l’autre ».

Cette apparente féminité, traduite en rouge, vert et noir, comme un corps démembré qui progressivement se recompose, comme une ombre projetée, un spectre, dont le danseur, par ses mouvements, petit à petit se défait et qui git à la fin inanimé sur le parquet. Les cinq danseurs l’auront tour à tour magnifiée, déconstruite, recomposée, écrasée, réduite pour souligner que l’identité sexuelle, comme toute autre identité n’est pas un accessoire, une panoplie qu’il suffirait d’endosser et qu’il convient, par nos mouvements, de se la réapproprier, de la réinventer, sans cesse.

La danse libre et décalée  d’Ambra Senatore nous rappelle encore une fois que le signifiant et le signifié gagnent à être dissociés pour laisser de l’espace et de la place pour le public, pour que fusent quelques éclats de rires sans asséner des vérités toutes faites qui ont l’art d’enfoncer des portes ouvertes.

Passo est un joli pied de nez dans le paysage convenu du spectacle vivant où le public est bien souvent le parent pauvre de la fête, spectateur passif d’un monologue hérmétique qui a force de prétentions à perdu le mot vivant après spectacle. Ambra Senatore nous rappelle que la simplicité reste encore le meilleur moyen de donner du sens à sa démarche.

D’un pas de deux, d’un pas de bourrée, d’un pas sur le côté.

Passo, d’Ambra Senatore.

Du 26 au 28 mars, Théâtre Monfort, 106, rue Brancion, Paris 15e. Prix 27,50 €. En tournée, le 13 mai à Mulhouse, le 22 mai à Dôle.

http://www.youtube.com/watch?v=H5xT436Ae2E&feature=player_embedded

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